Notes de lecture : L’âme humaine sous le régime socialiste d’Oscar Wilde

 

(texte intégral disponible ici : http://www.ebooksgratuits.com/details.php?book=820)

 

Réflexion politique d’Oscar Wilde.

Je dirais qu’il constitue un précurseur de ce qu’on appellera plus tard le nietzschéisme de gauche.

On peut considérer que sa pensée constitue un mélange de Stirner (le bien social considéré comme une association volontaire « d’Uniques »), de Nietzsche (l’individu considéré comme œuvre artistique et comme but de tout un chacun), de Lafargue (critique du travail et du dolorisme) et de Baudelaire (vision « dandy » de la beauté).

Oscar Wilde, contrairement à des auteurs comme Baudelaire ou Nietzsche, revendique un attachement aux valeurs du socialisme.

 

 

Les idées principales de l’essai :

 

I. Le socialisme est une condition sine qua non du bonheur humain

 

Critique de la propriété

Wilde s’inscrit dans la critique socialiste traditionnelle de la propriété, mais s’en distingue en cela qu’il la fonde, non pas sur le problème de l’exploitation de la force de travail, mais dans une perspective plus rousseauiste, en ce qu’elle nuit à l’épanouissement de l’individu (« l’acceptation de la propriété a fait un tort véritable à l’individualisme, et l’a rendu nébuleux par suite de la confusion entre l’homme et ce qu’il possède. »)

 

Ce sont les conditions matérielle d’existence qui déterminent les chances d’accès au bonheur

Il rejoint ici l’approche sociologique des socialistes, qui considèrent l’individu comme le produit de son milieu, et non l’inverse (« L’homme que j’appelle parfait, c’est l’homme qui se développe au milieu de conditions parfaites, l’homme qui n’est point blessé, tracassé, mutilé, ou en danger»)

Pour cette raison, la société a bien un rôle de prise en charge des individus.

 

Ce sont encore les conditions matérielles d’existence qui déterminent la finesse intellectuelle et l’éthique des personnes

C’est la pauvreté qui engendre la vulgarité et la méchanceté. (« Ce qui engendre le crime moderne, c’est la misère et non la méchanceté. On a, il est vrai, le droit de regarder nos criminels, en tant que classe, comme des gens absolument dépourvus de tout ce qui pourrait intéresser un psychologue. Ce ne sont point des merveilleux Macbeth, des Vautrin bien terribles. Ils sont tout bonnement ce que seraient des hommes ordinaires, respectables, terre à terre, s’ils n’avaient pas de quoi manger. » et « En tant que classe, les gens aisés valent mieux que les gens appauvris. Ils sont plus moraux, plus intellectuels. Ils ont plus de tenue. Il y a dans une nation, une seule classe qui pense plus à l’argent que les riches, et ce sont les pauvres. Les pauvres ne peuvent penser à autre chose. C’est en cela que consiste la malédiction de la pauvreté. »)

 

Le crime doit être considéré comme une pathologie, plus que comme un mal librement commis

La véritable justice doit donc abolir le châtiment et le remplacer par une prise en charge médicale. (« Quand on aura totalement supprimé les châtiments, ou bien il n’y aura plus de crimes, ou bien s’il s’en produit, leurs auteurs seront soignés par les médecins pour une forme de folie très fâcheuse, qui doit être traitée par l’attention et la bonté. »)

 

Ce refus de la propriété ainsi que cette possibilité pour chacun d’avoir des moyens décents d’existence permettent à l’être humain de vivre réellement

A ce titre, Wilde distingue « vivre » et « exister ». (« Abolissons la propriété privée, et nous aurons alors le vrai, le beau, le salutaire individualisme. Personne ne gâchera sa vie à accumuler des choses, et des symboles de choses. On vivra. Vivre, c’est ce qu’il y a de plus rare au monde. La plupart des hommes existent, voilà tout. »)

 

 

II. Une société qui nierait l’individu ruinerait du même coup la possibilité du bonheur

 

Critique de l’autorité

Wilde considère que l’autorité ne peut en aucun cas produire des effets positifs. (« toute autorité est
profondément dégradante. Elle dégrade ceux qui l’exercent. Elle dégrade ceux qui en subissent l’exercice. »)

Critique de la démocratie

La démocratie substitue la tyrannie de la majorité à celle des monarques. Pour être souhaitable, il faudrait qu’une démocratie s’appuie sur un peuple raffiné. Mais le capitalisme pousse le peuple sur le chemin de la vulgarité. (« On avait jadis fondé de grandes espérances sur la démocratie, mais le mot de démocratie signifie simplement que le peuple régit le peuple à coups de triques dans l’intérêt du peuple. »)

 

Critique du journalisme

La critique de la démocratie rejoint ici la critique du journalisme. Wilde rapproche le journalisme d’une soupe populaire intellectuelle qu’on servirait au peuple. Plutôt que d’émanciper le peuple, il aurait alors tendance à le maintenir dans la vulgarité. (« le public a une insatiable curiosité de connaître toutes choses, excepté les choses qui valent la peine d’être connues.
Le journalisme, qui le sait bien, et qui a des habitudes mercantiles, répond à ces demandes. »)

 

Servitude volontaire

Le peuple a une tendance spontanée à la servitude (ce que Baudelaire appelait le « goût pour la pionnerie ».) On ne peut donc s’appuyer sur le peuple pour libérer le peuple. (« Pour le penseur, l’événement le plus tragique, dans toute la Révolution française, n’est point que Marie-Antoinette ait été mise à mort comme Reine, mais que les paysans affamés de la Vendée aient couru volontairement se faire tuer pour la cause affreuse de la féodalité. »)
L’individualisme doit s’affirmer, même s’il trouble le peuple

Le peuple, détestant le changement et les têtes qui dépassent, aura naturellement tendance à s’opposer aux individualistes. Ils doivent faire fi de cette pression sociale et s’assumer pour changer le monde. (« Le monde hait l’individualisme. Mais qu’ils ne s’en troublent point. Ils doivent être calmes, concentrés sur eux-mêmes. »)

 

Bienfait des « agitateurs »

Le progrès social est donc suspendu à l’influence des « agitateurs » qui « troublent l’ordre public » et permettent au peuple de dépasser son conformisme spontané. (« Ce que les grands employeurs de travail disent contre les agitateurs est d’une incontestable vérité. Les agitateurs sont une bande de gens qui se mêlent à tout, se fourrent partout ; ils s’en prennent à une classe qui jusqu’alors était parfaitement satisfaite, et ils sèment chez elle les germes, du mécontentement. C’est là ce qui fait que les agitateurs sont des plus nécessaires. Sans eux, dans notre état d’imperfection sociale, on ne ferait pas un seul progrès vers la civilisation. »)

 

III. Pour dépasser ces diverses contradictions, il faut mettre en place un socialisme individualiste

 

Critique du socialisme autoritaire

Se méfiant de l’autorité, Wilde refuse l’idée selon laquelle le socialisme pourrait s’incarner dans un pouvoir fort proposant un modèle unique pour tout un chacun. Il s’oppose ici au socialisme marxiste qui conditionne à la dictature du prolétariat l’avènement d’une société sans classe. Wilde peut en cela être rapproché des socialistes anti-autoritaires (Stirner, Bakounine, Kropotkine, etc.) (« Il est donc clair qu’un socialisme autoritaire ne fera pas l’affaire. En effet, dans le système actuel, un très grand nombre de gens peuvent mener une existence qui comporte une certaine somme de liberté, d’expression, de bonheur. Dans une société composée de casernes industrielles, sous un régime de tyrannie économique, personne ne serait en état de jouir de cette liberté. Il est fâcheux qu’une partie de notre population soit dans un état équivalent à l’esclavage, mais il serait puéril de prétendre résoudre le problème par l’asservissement de toute la population. »)

 

Critique de l’uniformité engendrée par le socialisme autoritaire

Wilde affirme que l’autorité du gouvernement engendre uniformité et populisme.

(« l’autorité, en encourageant par des appâts le peuple à l’uniformité, produit parmi nous un clan de grossiers barbares abondamment gavés. »)

 

La nature humaine est changeante, un gouvernement fixiste est donc voué à l’échec

Le socialisme autoritaire a tendance à produire des structures qui se cristallisent. Un tel État va nécessairement aboutir à un échec dans la mesure où l’être humain n’est pas une créature immuable et qu’un État figé ne correspond pas à son mode de fonctionnement. Comme il n’existe pas d’identité de l’individu, il ne peut y avoir d’identité de l’État. (« Tout ce qu’on sait de vraiment certain sur la nature humaine, c’est qu’elle change. Le changement est le seul attribut que nous puissions lui attacher. »)

 

Le but du socialisme, c’est l’individualisme

L’individualisme, loin de constituer l’opposé du socialisme, incarne en réalité son objectif suprême. (« L’individualisme est donc le but que nous atteindrons en passant par le Socialisme. » et « Le nouvel individualisme, auquel travaille, qu’il le veuille ou non, le socialisme, sera l’harmonie parfaite. »)

 

L’État doit se limiter à une association volontaire

Ceci parce qu’il ne peut garantir le bonheur des individus en s’imposant de manière autoritaire. Ce n’est pas seulement affaire de pouvoir et de sujétion, mais c’est également parce que seule une motivation intrinsèque à l’individu peut lui permettre d’atteindre le bonheur. (« Toute association doit être entièrement volontaire. C’est seulement par l’association volontaire que l’homme se développe dans toute sa beauté. » et « L’État deviendra une association volontaire qui organisera le travail, qui fabriquera et distribuera les objets nécessaires. L’État a pour objet de faire ce qui est utile. Le rôle de l’individu est de faire ce qui est beau. »)
Wilde est ici étonnamment proche de Max Stirner et de son « association d’égoïstes ».

 

L’homme est un animal social

Ce qui garantit que les individus peuvent faire société en dépit de tous les désagréments que celle-ci leur impose, c’est qu’ils sont naturellement portés à avoir une vie sociale. La société est condition de réalisation pleine et entière de leur individualité. (« l’homme est sociable par nature. La Thébaïde elle-même finit par se peupler et bien que le cénobite réalise sa personnalité, celle qu’il réalise ainsi est souvent une personnalité appauvrie. »)

 

Distinction individualisme / égoïsme

Pour couper court aux critiques de l’individualisme qui voudraient résumer celui-ci à une débauche d’égoïsme incompatible avec la vie en société, Wilde distingue individualisme et égoïsme. L’égoïsme consistant à s’imposer à autrui, alors que l’individualisme reviendrait plutôt à se développer soi-même. (« L’égoïsme ne consiste point à vivre comme on le veut, mais à demander que les autres conforment leur genre de vie à celui qu’on veut suivre. »)
Il y a ici un lien à faire avec Nietzsche, pour qui celui qui cherche à imposer sa Volonté de puissance à autrui en reste à une forme de Volonté de puissance primitive. Pour Nietzsche, le raffinement de cette Volonté de puissance implique de dépasser sa dépendance à autrui en refusant d’assujettir les autres et en essayant de se surmonter soi-même. Avec le vocabulaire de Wilde, on pourrait dire que cela revient à dépasser l’égoïsme pour devenir individualiste.

 

IV. Contestation des bienfaits de la morale

Dans une perspective nietzschéenne, on peut poser que cet individualisme appelle une remise en cause de la morale, en tant que celle-ci constitue la dictature du troupeau sur l’ego (ce que Nietzsche appelait la « moraline »).
Cela implique donc :

 

Critique du dolorisme

L’apologie de la douleur diminue l’être humain et l’empêche de développer son individualité. Si elle a pu constituer un mal nécessaire, elle date d’un autre temps et doit désormais être abolie. (« le monde moderne a des plans. Il compte en finir avec la pauvreté et les souffrances qu’elle
amène. Il espère en finir avec la douleur, et les maux qu’amène la douleur. Il s’en rapporte au socialisme et à la science ; il compte sur leurs méthodes. Le but auquel il tend, c’est un individualisme s’exprimant par la joie. Cet individualisme sera plus large, plus complet, plus
attrayant que ne l’aura jamais été aucun individualisme. La douleur n’est point le but ultime de la perfection. Ce n’est qu’une chose provisoire, une protestation. Elle ne vise que des milieux mauvais, insalubres, injustes. »
)
Le christianisme est conservateur

Le christianisme est l’incarnation religieuse de ce dolorisme en Occident. Il est par essence conservateur parce qu’il attache plus d’importance à l’ordre social qu’au progrès. (« Le moyen-âge avec ses saints et ses martyrs, son amour de la souffrance cherchée, sa furieuse passion de se faire des blessures, de s’entailler avec des couteaux, de se déchirer à coups de verges, le moyen-âge, c’est le vrai christianisme, et le Christ médiéval, c’est le Christ véritable » et « le Christ ne se révolta point contre les autorités. Il reconnaissait l’autorité de l’empereur dans l’Empire Romain, et lui payait tribut. Il supportait l’autorité spirituelle de l’Église juive, et se refusait à repousser la violence par la violence. Comme je l’ai dit plus haut, il n’avait aucun plan pour la reconstruction de la société. »)
Critique du travail
Les thuriféraires du travail oublient que toutes les professions ne se valent pas. Wilde retrouve la conception grecque du travail qui n’accorde aucune valeur en soi au travail entendu comme « poursuite des moyens de subsistance ». Il renoue avec la valorisation de la vie contemplative. (« Bien des formes de travail sont de l’activité tout à fait dépourvue d’attrait, et devraient être regardées comme telles. Balayer pendant huit heures par jour un passage boueux quand le vent souffle de l’est, c’est une occupation dégoûtante. Faire ce nettoyage avec une dignité intellectuelle, ou morale, ou physique, me paraît impossible. Le faire avec joie, ce serait terrifiant. »)

 

Espoir dans le machinisme
Ce que les grecs obtenaient grâce à l’esclavagisme, Wilde considère que le monde moderne doit l’obtenir à l’aide du machinisme. (« L’affaire de l’homme est autre que de déplacer de la boue.
Tous les travaux de ce genre devraient être exécutés par des machines. »)

Le devoir, en tant que morale collective, est un asservissement

Un socialisme individualiste garantit la solidarité sans en appeler à la charité ou au sacrifice. Il n’affaiblit pas la personne dans une quête absurde pour ce que Nietzsche aurait appelé des « arrières-mondes ». Il évite les manipulations de masse auxquelles on peut se livrer grâce à la morale du devoir. (« l‘individualisme ne se présente pas à l’homme avec de geignantes tirades sur le devoir, qui consiste tout simplement en ceci qu’on fait ce que veulent les autres, parce qu’ils ont besoin qu’on le fasse. Il dispense également de tout cet affreux jargon de sacrifice de soi qui n’est en somme qu’un legs des temps de sauvagerie où l’on se mutilait. En réalité, il se présente à l’homme sans faire valoir aucune légende sur lui. Il sort naturellement, inévitablement de l’homme. »)
Pour l’amour libre

Suppression de l’emprise de l’État sur les corps et les désirs en abolissant le mariage. (« Quand disparaîtra la propriété privée, le mariage, sous sa forme actuelle, devra disparaître. Cela fait partie du programme. L’individualisme y adhère et ennoblit cette thèse. À la contrainte légale, qui est abolie, il substitue une forme libre qui favorisera le développement total de la personnalité, rendra plus admirable l’amour de l’homme et de la femme, embellira cet amour, l’ennoblira. »)

 

V. L’art comme moyen et fin du socialisme

Cette critique globale de la doxa à travers l’individualisme s’incarne pleinement à travers l’art.
On peut retrouver cette conception individualiste de l’artiste créateur de valeurs chez Nietzsche et Baudelaire.

 

L’art est facteur de mouvement social créateur

L’art est individualisme en soi, mais un individualisme sensible qui pose les jalons d’un individu épanoui. (« L’art, c’est de l’individualisme, et l’individualisme est une force qui introduit le désordre et la désagrégation. C’est là ce qui fait son immense valeur. Car ce qu’il cherche à bouleverser, c’est
la monotonie du type, l’esclavage de la coutume, la tyrannie de l’habitude, la réduction de l’homme au niveau d’une machine. »
)

L’artiste doit rester indépendant

L’art propose donc une voie à suivre pour construire son individualité. Il ne cherche pas à plaire ou à vendre quelque chose, il existe par et pour lui-même. (« dès que l’artiste tient compte de ce que les autres demandent, dès qu’il s’efforce de satisfaire à cette demande, il cesse d’être un artiste, devient un artisan morne ou amusant, un commerçant honnête ou malhonnête. »)

 

L’art n’a pas pour fonction d’être intelligible

L’artiste ne recherche rien d’autre qu’une absolue beauté qui serait l’expression de son individualité. Il n’a pas besoin d’être compris par le vulgum pecus. (« nul artiste ne s’attend à trouver de la grâce dans un esprit vulgaire, du style dans un intellect de provincial. »)


L’art n’a pas à être moral.

L’artiste n’a pas non plus besoin de se conformer à la morale pour atteindre son objectif. (« Quand il [le public] qualifie une œuvre de grossièrement immorale, cela signifie que l’artiste a dit ou fait une belle chose qui est vraie. » et « Qualifier un artiste de morbide, parce qu’il a affaire à l’état morbide dans le sujet qu’il traite, c’est aussi sot que de traiter Shakespeare de fou parce qu’il a écrit le Roi Lear. »)

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