Pourquoi la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International ?

Afin de distribuer mes diverses créations, j’ai fait le choix de la « Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International ».

Cette licence vous donne la possibilité de redistribuer mes « œuvres de l’esprit » sans contrainte : vous pouvez les télécharger, les dupliquer et les communiquer à des tiers sans m’en demander l’autorisation.

Elle implique cependant que vous mentionniez à chaque fois que j’en suis l’auteur, que vous ne modifiez pas mes œuvres, et que vous n’en fassiez pas un usage commercial.

Cela étant posé, vous êtes cependant en droit de vous demander pourquoi j’ai choisi cette licence.

J’ai écrit cet article pour répondre à cette question.

J’ai fait le choix de cette licence pour quatre raisons :

1) La libre circulation est bénéfique à l’humanité. S’il ne m’avais été donné la possibilité d’écouter des violonistes dans mon jeune temps, je n’aurais jamais pu jouer du violon. S’il ne m’avait été permis de rencontrer des musiciens arabes, je n’aurais jamais pu appréhender la musique avec une telle ouverture d’oreille. Si je n’étais tombé amoureux des poèmes de Prévert, mes mots seraient à jamais restés vides de sens. Si Nietzsche ne m’avait frappé de son marteau, jamais ma pensée n’aurait pris de hauteur.

La richesse de chacun d’entre nous dépend de la richesse à laquelle il a accès. Le self-made man est un mythe : nous sommes tous des héritiers plus ou moins bien lotis. Par là-même, la méritocratie n’est jamais qu’une aristocratie culturelle qui ne dit pas son nom, et la confiscation de la culture par quelques uns est le premier obstacle à une société démocratique. Personne ne devrait accepter qu’un enfant ne puisse lire un livre sous prétexte qu’il n’a pas les moyens de se le payer. Derrière chaque enfant sans le sou, il y a un Mozart qu’on assassine.

Dès lors, encourager l’accès de tous à tout, voilà ce qui me semble être une démarche raisonnable pour qui refuse de vivre entouré de pauvres d’esprits.

Les bibliothèques publiques ont constitué une étape vers la démocratisation culturelle. Les licences Creative Commons permettent de passer à l’étape suivante.

Je ne veux pas dire par là que mes « œuvres » constituent des plus-values incontournables pour l’humanité : c’est juste ma manière à moi de soutenir les licences Creative Commons et de les faire connaître.

Ca, c’est la raison éthique.

2) La seconde raison est peut-être moins glorieuse, mais elle reste néanmoins primordiale : la raison économique.

Qui veut vivre de son esprit est aujourd’hui largement tributaire de sa « visibilité ». Le fait est qu’on ne vous donnera salaire que si l’on vous connaît et que l’on ne vous connaîtra que si vous êtes visibles à travers les médias.

A partir de là, deux solutions s’offrent à vous :

– vous avez beaucoup d’argent et vous pouvez en injecter une immense quantité dans des campagnes publicitaires qui vous feront connaître. Vous investissez de l’argent pour vendre vos œuvres et vos prestations. Vous semez de l’argent dans l’espoir d’en récolter.

– vous n’êtes pas riche et vous distribuez gratuitement vos œuvres de manière à faciliter leur circulation. De la sorte, vous pouvez espérer qu’on parle de vous un jour, puis, ce jour arrivé, peut-être pourrez-vous monnayer vos prestations. Vous investissez donc vos œuvres pour vendre vos prestations.

Vous l’aurez compris, je suis dans la deuxième situation et les licences Creative Commons me permettent de mettre en place cette publicité gratuite.

3) La troisième raison est celle du sens pratique : il devient aujourd’hui totalement impossible d’empêcher le piratage. Plutôt que de chercher à faire perdurer un système qui se meurt et qui n’a jamais bien fonctionné, autant chercher d’autres voies.

4) La quatrième et dernière raison est la moins glorieuse mais pas la moins importante : il s’agit de la raison narcissique.

J’aime à penser que quiconque le souhaite peut me lire ou m’écouter.

Vous savez désormais pourquoi j’ai fais le choix des licences Creative Commons, mais vous vous demandez peut-être pourquoi j’ai décidé d’interdire a priori l’utilisation commerciale de mes « œuvres » ?

C’est là un point sur lequel j’ai beaucoup réfléchi et mon opinion n’est pas encore totalement arrêtée. Je vous encourage d’ailleurs à me faire part de vos points de vue afin que je puisse affermir le mien, car nous sommes là en face d’un sujet que je suis loin de parfaitement maîtriser.

Avant de continuer, je soulignerai néanmoins que cette licence n’interdit pas totalement l’utilisation commerciale, mais qu’elle implique qu’on me demande une autorisation préalable. Il va de soi que si vous êtes tenancier d’un petit bar au fin fond des Alpes, je vous donnerai mon autorisation sans problème. Et je ne vous demanderai rien en échange, car je sais très bien que je n’ai de toute façon aucun de moyen de pression sur vous. Donc, plutôt que de faire payer ceux qui ont la politesse de demander, je préfère leur offrir.

Par contre, si vous êtes Sony, il faudra que nous ayons une petite discussion.

Cela étant dit, permettez-moi d’avancer plus avant dans la réflexion : on pourrait arguer qu’en choisissant une licence qui refuse l’utilisation commerciale, je refuse la logique inhérente à l’esprit du « libre » (cf. http://freedomdefined.org/Licenses/NC). Car donner la possibilité d’une utilisation commerciale, c’est accroître l’efficacité du mouvement en lui donnant les moyens de trouver des ressources financières et des partenaires économiques qui feront naturellement monter en puissance les initiatives « libres ».

Cet argument se tient et loin de moi l’idée de le considérer absurde.

Cependant, j’ai peur qu’il passe à côté de certains aspects du réel.

La difficulté se niche dans la logique même du commerce. Pour l’expliquer, qu’il me soit ici donné la permission de me cacher derrière Aristote (étant seul décisionnaire, je m’accorde cette permission) : celui-ci dénonce les pratiques commerciales dans ses Politiques où il fait la critique de ce qu’il appelle la chrématistique. Cette chrématistique consiste à acheter un bien et à le revendre plus cher qu’on l’a acheté. Sans doute appellerait-on aujourd’hui cette démarche de la « spéculation ». On comprendra qu’il s’agit là d’une pratique commerciale courante, puisque c’est bien là la base du métier de commerçant. Mais ce qui gène Aristote, c’est qu’alors, le commerçant vit aux dépens de la société.

Comprendre : imaginons qu’un cordonnier fabrique une paire de sandales qu’il peut espérer vendre 10 euros. Si un client se présente (que, par commodité, nous appellerons Géronte), il lui achètera ces sandales au prix indiqué et tout le monde repartira chez soi, l’un avec 10 euros en poche, l’autre avec deux sandales aux pieds. Supposons maintenant que le cordonnier ait besoin de passer par l’intermédiaire d’un commerçant pour vendre ses sandales. Le cordonnier souhaite en tirer 10 euros. Le commerçant souhaite maximiser son profit (c’est chose naturelle, puisqu’il s’agit là de son gagne-pain). Le commerçant va donc chercher à faire baisser le prix du cordonnier. Puis, il va tenter d’augmenter le prix de vente. Ainsi, on peut imaginer qu’il achètera la paire de sandales 8 euros au cordonnier et qu’il la revendra 12 euros à l’utilisateur final. Par rapport à la tractation initiale, le cordonnier a perdu 2 euros et Géronte également. Le commerçant, pour sa part, a monnayé son service 4 euros. Toutefois, ces 4 euros ne représentant aucune richesse réelle (le commerçant n’ayant produit aucune richesse, ni plus-value) et ils viendront donc alimenter l’inflation. Dès lors, c’est toute la société qui est perdante et seul le commerçant qui est gagnant.

La chose pourrait être négligeable si elle n’était accompagnée de l’insatiable désir d’argent des êtres humains : « c’est l’argent qui paraît surtout préoccuper le commerce ; car l’argent est l’élément et le but de ses échanges ; et la fortune qui naît de cette nouvelle branche d’acquisition semble bien réellement n’avoir aucune borne. » (Aristote, Politiques, 1257a, http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Aristote/politique1.htm)

Le commerçant va donc chercher à maximiser son profit en faisant baisser autant que faire se peut le prix auquel il acquiert le produit et en augmentant dans les mêmes proportions son prix de revente. Plus le commerçant sera en position de force, plus il pourra baisser le prix d’un côté et l’augmenter de l’autre. Plus il aura accumulé d’argent, plus il sera en position de force, or, comme le rappelle un vieux Grec : « l’argent est la plus funeste des inventions des hommes. Il dévaste les villes, il chasse les hommes de leurs demeures, et il pervertit les esprits sages, afin de les pousser aux actions honteuses ; il enseigne les ruses aux hommes et les accoutume à toutes les impiétés. » (Antigone, Sophocle, 243 https://fr.wikisource.org/wiki/Antigon%C3%A8)

Ajoutons à cela que nous avons pris auparavant un exemple simple, qui ne mettait en scène qu’un commerçant, et donc qu’un seul intermédiaire. Rajoutez des intermédiaires et vous augmentez d’autant plus le préjudice subit par le producteur et le consommateur, – chaque intermédiaire tirant son revenu de la spéculation. L’objectif d’une société juste doit donc être celui de la suppression des intermédiaires entre le producteur et le consommateur.

Comprenez-moi bien : il s’agit là d’un horizon vers lequel tendre, pas d’un objectif concret que je souhaiterais imposer à la société par quelque oukase importune. Il se trouve que j’aime les bananes et que je suis bien content de payer un intermédiaire pour qu’il m’achemine des bananes. Le producteur de banane en tire parti, j’en tire parti, et le commerçant aussi. Tout cela est très bien. Mais si cette activité commerciale peut éventuellement constituer un mal nécessaire, elle ne peut être choyée en tant que telle.

Dès lors, concilier « libre » et « autorisation commerciale » me paraît antithétique. Car l’un des avantages premier du libre, c’est de permettre aux producteurs d’œuvres de l’esprit de s’émanciper de la tutelle des « commerçants ». Or, en laissant les puissances commerciales puiser abondamment dans les ressources « libres », on renforce l’hégémonie des puissances d’agent. Car on constitue alors un bassin de données gratuites dans lesquelles ils n’ont qu’à se servir pour alimenter leur spéculation. Pour ma part, je ne me réjouirais pas de découvrir un jour qu’une de mes musiques est utilisée dans une pub pour Monsanto. De plus, en autorisant l’utilisation commerciale, on sape le travail de ceux qui vivent (encore) de la vente de leurs produits en les mettant en concurrence avec des œuvres gratuites.

Par conséquent, vouloir concilier « libre » et « libre commerce » me paraît captieux. Que dirait-on d’un militant des Droits de l’homme qui travaillerait pour une dictature militaire sous prétexte que celle-ci paye les frais de son association ? Que dire d’un partisan du libre qui permet que ses œuvres soient utilisées par le pouvoir financier ?

A court terme, autoriser l’utilisation commerciale peut paraître avantageuse à tout un chacun, mais à long terme, j’ai peur qu’il s’agisse là simplement de faciliter le jeu de ceux qui disposent déjà de la puissance économique. Car l’un des enjeux les plus fondamentaux de la société humaine, c’est la redistribution des richesses : si l’on donne à ceux qui ont déjà beaucoup, on ne redistribue pas les richesses. Au contraire, on permet à ceux qui possèdent d’asseoir encore un peu plus leur pouvoir. Il y a dans l’autorisation d’utilisation commerciale une forme de déni de réalité : c’est nier qu’il y a un conflit indépassable entre ceux qui disposent du pouvoir et ceux qui lui sont soumis. Or, le pouvoir réel, c’est le pouvoir économique. Se donner gratuitement à son maître, c’est affermir son emprise en substituant la servitude volontaire à la coercition.

Et si vraiment il n’y avait pas de maîtres et de serviteurs, si vraiment nous étions tous égaux, à quoi nous servirait le « libre » ? Si le « libre » existe, c’est bien pour amender une société imparfaite dans laquelle tous les hommes ne sont pas libres ?

Dès lors, deux options se font jour pour moi :

1) Il existe un conflit entre le pouvoir et les exploités et dans une telle situation, le « libre » est une arme à la disposition de ceux qui sont asservis et elle doit leur permettre de conquérir leur émancipation. Il faut donc choisir son camp : soit le « libre », soit le commerce.

2) Nous sommes tous égaux.

Par conséquent, que nous importe le « libre » ?

Je suis donc d’avis de permettre la réutilisation des œuvres sans tractation commerciale, mais pas avec n’importe qui. D’où mon insistance : cette réutilisation n’est pas impossible, mais il faut que nous en discutions. Toutes les modalités ne sont pas acceptables.

Maintenant, une autre question reste peut-être en suspens : pourquoi ne pas autoriser de modifications ?

Qu’on m’écoute avant qu’on me condamne : j’aime l’humanité et je veux la voir belle et majestueuse. Mais que cela soit dit : j’ai peu confiance en elle, et souvent, je la constate faible et laide.

Par conséquent, je suis peu enclins à me réjouir quand j’envisage qu’un balourd quelconque s’empare des mes œuvres pour en faire n’importe quoi. Comme je l’ai dit plus haut, l’utilité que je vois au « libre », c’est aussi celle de la publicité. Or, si l’on colporte mon nom en l’associant à de mauvaises productions, on me fera mauvaise presse. Qui me prouve que le public saura faire la différence entre les différentes productions découlant des miennes ? Ne me mettra-t-il pas dans le même sac que tout le reste ?

C’est peut-être un peu rude, mais je préfère ne pas courir le risque : ma philanthropie est celle de l’intérêt bien compris et non celle du sacrifice béat.